mercredi 16 décembre 2009

Phase 8 : Comment concrètement les auteurs d'une Bd tente péniblement de gagner leur vies.

Suite à la demande par mail d'un lecteur qui pose plein de questions à ce sujet. Je vais répondre sans détours, ni tabous.

Je vais tout dire, pour bien que les aspirants pro sachent de l'intérieur à quoi s'attendre.

Le premier truc, évident, mais qui mérite d'être précisé, est que si tu es payé à la planche de BD. Si tu ne bosses pas et que tu penses que le boulot de dessinateur est top cool, on est à la maison et on travailles quand on en a envie, ben... désolé d'être aussi vif, mais tu n'iras pas bien loin.

Quand on signe un contrat, l'éditeur veut savoir deux choses

-à quelle vitesse tu penses produire un album.

Et ce avec un minimum de qualité, bien entendu, et là, faut faire attention. Il est super facile de dire, face à ton éditeur, que tu peux faire 10 pages par mois, et une fois à ta table à dessin, tu te rends compte que c'est trop difficile... alors tu n'en livres que 4 ou 5 le premier mois.
et voilà comment on perd pas mal de crédibilité dés la première livraison de pages.

Il faut donc être honnête avec soi-même, voir un peu plus long que ce que tu penses faire, parce que d'une part, tu vas galérer quoiqu'il arrive, et d'autre part, l'éditeur (s'il fait son boulot) va regarder tes planches et te demander des modifications.
Alors, c'est bête à dire, mais quand tu as mis tes tripes sur une page, mais que l'éditeur te demande des modifs sur les cases, c'est assez difficile de refaire. On y passe du temps et le résultat est moins bien.

Je rajoute le fait qu'il ne FAUT PAS mettre plus de 12 mois pour dessiner ton album. Surtout quand c'est ta première série.

Parce que si on fait un calcul vite fait.
-2 mois de préparation (scénario, storyboard, recherche)
-12 mois de dessin
-5 mois de mise en couleurs
-1 mois de couverture, page de garde, page titre, dos d'album, plus la couverture qui au dernier moment ne va pas alors que toute la planète t'as dit 4 mois auparavant qu'elle était géniale ! :)
-2 mois de fabrication (l'envoie des pages à l'imprimeur, l'impression de l'album, la reliure des pages de l'album, le transport vers les librairies, la manutention des bouquins sur les étals des libraires)

ça fait 22 mois... et encore il peut y avoir des retards dûs à l'éditeur parce que le créneau de sortie n'est pas top, parce qu'en face, il y a un Sillage ou un Lanfeust, et que tu vas te faire dégommer.

(-attention je ne critique pas, j'aime énormément ne travail de ces auteurs, mais quand on est jeunes et pas connus, il faut tenir compte des dates de sortie de Blockbusters)

Il faut donc évaluer à peu près ce que chacun peut produire.

Je dirais qu'une bonne moyenne pour un dessinateur qui vient d'avoir son premier contrat est de 6 mois, juste pour le dessin.
46 pages en 6 mois, ça fait du 7 à 8 pages par mois, donc 2 par semaine.


C'est tout à fait faisable, tout en gardant bien à l'esprit que pour un premier album, il y aura beaucoup de retouches à faire, parce qu'on n'arrive vraiment pas à dessiner ce qu'on a en tête, du coup on est pas satisfait et du coup on refait, encore et encore.

A titre purment indicatif, je vais donner mon propre emploi du temps, sur EXPLORERS, tome 2, avec à mon actif plus de 10 de boulot tous les jours et 9 albums derrière moi (et j'ai deux enfants :)

-lever : 6h30, parce qu'il faut que me préparer, préparer le petit-dej' à ma fille, l'habiller, et l'emmener à l'école, pour 8h20.
-Blog-up : 9h. Je sais pas ce qui m'a pris quand j'ai dit que je ferai un post par jour. Je pensais que ça interesserai personne et que je ferai des posts court... erreur, je me suis laissé avoir !! :)
-dessin des pages : 10h30. Juste le temps de m'échauffer un peu, il faut préparer le repas de midi.
-pause déjeuner de 11h20 à 13h20 : on mange, je joue avec ma fille, je la ramène à l'école.
-dessin de 14h à 17h30 : là je bosse à fond les ballons.
-retour de l'école 17h30-21h, le bain, le repas, les dessins-animés, l'histoire et zou les enfants font dodos.
-21h à 24h : je bosse encore. Mais je suis naze.
-24h à 1h : je me regarde un épisode d'une série parce que je ne peux pas m'endormir, si j'évacue pas la tension de la journée.

(et tout ça entrecoupé de divers trucs, genre répondre aux mails, faire des affiches de festivals, faire des dédicaces, les enfants sont malades, ou le bébé pleure trop, faire les courses)

Donc, je bosse entre 8 et 9 heures par jour. et j'arrive à faire une page tous les 2 jours ou 3 jours si j'ai été trop entrecoupé.
J'essaie de consacrer une journée au croquis de la page et une journée au "bon crayon" puisque je n'encre pas.
Théoriquement, et quand tout roule bien comme il faut, et que j'arrive à faire 10 pages par mois, je livre un album en 5 ou 6 mois.

Et régulièrement, après quelques mois avec cet emploi du temps de folie, je tombe malade, je garde le lit 2 ou 3 jours, je suis forcé de me reposer, et puis,ben... c'est reparti !!

Quand j'avais pas d'enfants, il m'arrivait de bosser jusqu'à 13 heures d'affilées pendant plusieurs jours, pour le même résultat parce que manquait d'expérience.

-combien tu vas lui coûter !

Là, il n'y a aucune règle. tout est négociable, en théorie.
Ce qui arrive souvent pour un auteur, c'est d'accepter tout et n'importe quoi, soit par manque de connaissance sur ce que l'éditeur à le droit de faire ou pas,et de ce que tu as toi même le droit de demander à ton éditeur, soit par peur de se faire gentillement remercier avant même d'avoir commencé.

Mais bon, dison, comme ce fut le cas pour nous, tu veux tellement passser pros que tu signes, quoique le contrat stipule.

J'ai commencé avec 1100 francs par pages, aujourd'hui je suis à 240 euros sur EXPLORERS.

Pour les scénaristes, c'est un moyenne de 100 euros par page, même chose pour les coloristes. Pour eux, le truc essentiel pour ne vivre que de la BD, c'est d'avoir plusieurs séries signées en même temps, sinon, c'est la misère.

Pour certains, c'est peu, pour d'autres c'est beaucoup, mais il faut savoir une chose essentielle. On ne bâti pas une carrière sur les avances que l'éditeur te donne pour faire un album.

Voilà le système :
Je suis à 240 euros pas pages sur Explorers.
Soleil me donne donc 11040 euros pour faire les 46 pages de l'album.
Dans le contrat, les auteurs ont 8% du prix hors-taxe de chaque exemplaire vendu, et Soleil a 12%.

une fois que l'album est en vente, l'éditeur prend ses 12% ainsi que les 8% de l'auteur jusqu'à ce qu'il puisse "rembourser" la somme que Soleil nous a versé pour faire la BD.

Une fois que c'est fait, on peut commencer à toucher nous droits d'auteurs.

Donc -et c'est là qu'on rigole tous ensemble- combien faut-il vendre de EXPLORERS pour que nous puissions toucher notre premier centime d'euro ?

10222 !

Autant dire que beaucoup de BD, peu d'élus, ... mais on est motivé, on va y arriver !! :)

D'où l'intérêt de ne pas être trop gourmand au moment de la négociation du prix à la page. Plus le tarif sera élevé, et plus long sera le remboursement des avances.

En résumé, soyez rapides, (mais pas trop, faîtes les choses au mieux de vos capacités) et ne demandez pas trop d'argent (faîtes votre petit calcul sur le nombre de pages que vous pouvez faire un 1 mois et demandez un tarif en fonction de votre mode de vie, mais sans exagérer, vous allez le regretter une l'album sur le terrain)


Justement, un petit truc pour savoir si l'éditeur croit vraiment en votre projet :
L'éditeur a donné le chiffre du tirage sur le contrat.
ce chiffre est un élément de la motivation de ton éditeur. Si il décide de tirer votre premier album à 8000, c'est qu'il a de bons espoirs en votre travail, au délà, c'est byzance, en dessous, va falloir livrer un album irréprochable.

Magon c'était 10000 exemplaires, EXPLORERS est tiré à 12000... croisons les doigts...des mains et des pieds.

Je terminerai donc sur ceci.

A quel moment on peu dire qu'une BD se vend, aujourd'hui, avec la crise (qui quoiqu'on en dise touche un peu le secteur, et la sur-production).

- de 0 à 2000, c'est un flop, un gros gadin, c'est même pas la peine d'envisager une suite.
- de 2000 à 5000, c'est pas mal. Selon l'éditeur que tu as plus ou moins choisi, on va te laisser une chance et peut-être faire le deuxième.
- de 5000 à 10000, tu obtiens l'intérêt de ton éditeur (intérêt croissant en même temps que le chiffre de vente), il souhaite ardemment que tu fasses ton deuxième album, mieux dessiné que le premier, mais plus vite... en gros, il veut la même chose en mieux et pour après-demain.
C'est ce que je fais avec EXPLORERS 2 aujourd'hui. Je dors 5 heures par nuit pour qu'il sorte avant l'été.
- à partir de 10000, l'éditeur parle de toi en tant que partenaire et normalement il te souhaite une longue carrière chez lui (de préférence).

Si votre BD dépasse le seuil des 10000 exemplaires, il faut continuer à bosser dur, c'est évident, mais soez ultra-satisfait de vous... soyez heureux, et considérez-vous comme privilégiers.



Titeuf vend à 250.000 exemplaires.

3 commentaires:

  1. Et bien voilà qui m'éclaire un peu plus sur le métier des "faiseurs de rêves".
    En tout cas je vous souhaite beaucoup de succès à la série "Explorers".

    J'attends la suite avec impatience...

    Yanis

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  2. Rectification sur ce long poste hautement intéressant, si si...
    Titeuf ne vend plus à 250 000 exemplaires depuis bien longtemps mais à atteint 1 000 000 d'exemplaires lors du dernier album... Il arrive donc en second derrière Astérix (3 000 000 exemplaires France)....

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  3. Et là forcément ton éditeur ne te considère même plus comme un partenaire mais t'appelle Monsieur et commence à te vouvoyer, ha ha ha... finalement ce que tu faisais en arrivant avec lui ^^

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